Père Jean-François Var, historien

Que voilà un bon livre, aussi agréable qu’il est utile !

Imaginez une conversation entre hommes de bonne compagnie, en un mot, civilisés (vertu qui n’est plus de mode), à laquelle on se sent courtoisement convié, ce qui est un agrément de plus...

Oh, ce ne sont pas les soirées de Saint-Pétersbourg, cette brillante escrime à fleurets mouchetés ; non, c’est un de ces entretiens aimables et érudits tels qu’il pouvait s’en tenir autour du Philosophe inconnu dans les salons de la marquise de la Croix (manifestations spirites exclues !) Qu’on ne s’attende pas à de grandes théories métaphysiques ou mystiques, à des thèses fracassantes : elles ont sagement été laissées aux penseurs patentés ou autoproclamés. Bien plus modestement, comme les auteurs l'annoncent, ils se sont assigné pour but d’instruire ceux qui manquent des connaissances de base sur Martines de Pasqually, Louis-Claude de Saint-Martin , Jean-Baptiste Willermoz, Papus et la suite, tous « hommes de désir » relevant à quelque titre que ce soit du « martinisme » , cette notion polysémique dont est rappelée d’emblée la précieuse définition qu'en donna Robert Amadou (dont l’ombre bienveillante plane sur ces entretiens) ; sur ces hommes mais aussi sur ce qui fut créé par eux, à cause d’eux et en se référant à eux.

C’est donc un livre documentaire, un livre factuel, un livre d'histoire "événementielle" (ce genre honni et proscrit du temps que le marxisme triomphait à l'université – honni et proscrit et dont pourtant le public n’a cessé de raffoler), et c’est en en même temps une galerie de portraits. Le risque était grand de l’aridité, tant est complexe et embrouillée la matière du martinisme et du martinésisme, déjà du temps de Papus et plus encore après lui ! Quel foisonnement d’ordres, de contre-ordres, de désordres… Une vraie forêt de Brocéliande où ne manquent ni les mages, ni les bonnes et les mauvaises fées ! Combien de fois ai-je pensé m’y perdre… Eh bien, j’y vois plus clair, conduit que j’ai été par la main de ce guide assuré qu’est Serge Caillet, qui en arpente les tours et détours pour ainsi dire les yeux bandés – et son complice Xavier Cuvelier-Roy ne paraît pas davantage désorienté !

Or le risque d’aridité que je viens de mentionner est complètement esquivé par ce ton de conversation agréable et plaisante, honnête comme on disait au grand siècle, où deux amis se donnent la réplique, sans pédanterie, sans affectation, sans commérages non plus (autre risque soigneusement évité). Serge Caillet enseigne en contant, en racontant, et Xavier Cuvelier-Roy est un partenaire efficace et habile. Nous serions au théâtre, je dirais qu’il tient à merveille son emploi de second rôle afin de mettre en valeur la vedette… Qu’ils me pardonnent cette apparente irrévérence, mais je suis convaincu que c’est dans cet esprit qu’ils se sont distribués les rôles. Et les amateurs de théâtre ou de cinéma tomberont d’accord qu’un second rôle a autant d’importance qu’un premier rôle.

Qu’on n’aille pourtant pas croire que l’ouvrage soit purement narratif et dépourvu d’idées, de notations, de réflexions souvent précieuses. Que non pas ! mais elles ne se haussent pas du col, elles surgissent à l’improviste, sans affectation, aux détours de la promenade. Je ne les cite pas, je laisse au lecteur le soin de les découvrir. Il en est une néanmoins que je mentionnerai car elle m’est chère et je me réjouis de la partager avec Serge : c'est que les filiations spirituelles, et les transmissions spirituelles qu'elles véhiculent, ne sont assujetties ni au temps ni à l'espace, car l'Esprit souffle où il veut et ne tient aucun compte de cette chaîne successorale mécanique à quoi Guénon veut l’assujettir et qu’il appelle à tort Tradition.

Par ce travail en commun, Serge et Xavier ont remis les faits en place. Vu ce qu’on lit ici ou là, c'était une nécessité. Attendons maintenant les ouvrages annoncés sur Martines de Pasqually (envisagé sous un autre angle que dans l’utile travail historique de Michelle Nahon) ainsi que sur le martinisme en général, dont nul n’est mieux à même de traiter que Serge Caillet depuis la naissance au ciel de Robert Amadou. Nous en espérons qu’ils remettent en place les idées et conceptions, ce qui est d’une nécessité encore plus urgente.